• Mon fils est amoureux

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    Mon fils est amoureux

    « Fais attention de ne jamais appeler ça des amourettes d’écoliers »

    Jean m’avait donné ce conseil il y a quelques années. Jean était un prof qui aimait être prof. Et ses étudiants aimaient être ses étudiants. Il adorait les observer, les voir changer, voir leurs pensées évoluer. Jean habitait loin. Trop. Je ne le voyais VRAIMENT pas assez souvent.

    Nous aimions beaucoup parler théâtre, éducation, femmes et paternité. Parler est un grand mot. Je me questionnais simplement et, lui, ensuite, monologuait merveilleusement, fort de son expérience de grand amoureux habité par une âme de poète… Vingt ans nous séparaient. Et quand on en venant à parler des jeunes et de leurs relations amoureuses, il devenait très sérieux. Il ne badinait pas avec l’amour.

    Il insistait souvent sur le fait qu’il ne fallait pas traiter à la légère les amours des jeunes, en disant : « C’est condescendant et irrespectueux. » Comme j’enseignais à cette époque la morale au secondaire, je notais minutieusement tous les conseils de Jean.

    Un jour, une de mes élèves prenait beaucoup de temps pour ranger son crayon. J’ai donc moi aussi pris beaucoup de temps pour ranger mes deux, trois crayons… Une fois la classe vide, je lui ai lancé :

    « Et alors, ça va? » Silence. J’ai répété : « Ça va? »

    – Ouain…

    Visiblement, elle voulait parler.

    – Qu’est-ce qui ne va pas?

    Et là, c’est parti. Larmes, bouts de mots, extraits de conversation, re-larmes, et LUI, source de ce chagrin et de cette colère. Il l’avait quittée, le salaud, l’ingrat (on m’a obligé ici à choisir ces mots, mais sachez que ce ne sont pas ceux de la jeune fille). Il l’avait quittée. Elle sanglotait.

    Après 15 minutes de ce récit mouillé, je lui ai demandé : « Ça faisait combien de temps que vous étiez ensemble? »

    Déluge. Elle a répondu entre deux reniflements : « …deux jours »

    Ne pas rire, ne pas rire, ne pas rire. À ce moment de mon histoire, Jean m’avait regardé avec de gros yeux et m’avait dit: « T’étais mieux d’pas rire! »

    Mon fils est très amoureux. Il a une « femme » dans sa vie. Même en congé, il insiste pour l’appeler. Tous les jours. Ça ne répond pas. Il ne pense qu’à ça : la joindre, lui parler. Je lui ai demandé, un peu impatient, pourquoi il n’attendait pas tout simplement d’être de retour à la maison. Il n’a pas d’explication à donner, il veut absolument lui parler, un point c’est tout.

    La fin de semaine, il est triste car elle va chez sa mère qui habite loin de chez nous. Je regarde ma blonde, qui est aussi désarmée que moi. S’il était ado, vous me dirirez que c’est normal, et je serais d’accord. Sauf qu’il a 9 ans. Et il l’aime. Ou du moins, il veut être avec elle. J’ai eu envie de repousser du dos de la main son sentiment, terriblement embarrassant. Et comme tout bon père, de lui dire quelque chose comme : « Arrête ces niaiseries-là, pis va donc jouer dehors… » Mais j’ai vu Jean qui me regardait par-dessus ses lunettes. Et je me suis ravisé.

    J’ai rappelé à mon fils qu’il avait d’autres copains, en attendant. Que dès lundi, à l’école, « elle » serait là. Puis malgré moi (désolé, Jean) je me suis trouvé ridicule. J’ai même redouté un instant ses futurs amours d’ado et d’adulte.

    Enfin, en l’écoutant attentivement, avec beaucoup de respect, à la façon de Jean, j’ai laissé la voie libre à ses confidences. Il m’en a parlé, de ses amours, avec un ton adulte. Il voulait que nous soyons complices. Il a même utilisé les mots que j’utilise quand je parle d’amour. Étonnant. Neuf ans!!! (Y’a un moment où j’ai vraiment eu peur qu’il me parle de paternité en me disant qu’elle et lui considéraient la question!!!) Et, surprise, à l’heure où je vous écris ces lignes (on ne sait pas de quoi les lendemains sont faits en amour…), il semble faire de moins en moins de cas de son histoire de cœur. Je ne pose pas de questions, j’attends. À présent, je me plais à penser que Jean aurait été fier de moi. J’ai appris deux choses, primo : écouter, écouter, écouter. Deuzio : un père a parfois besoin d’un autre père.

    Jean et moi, on ne se voit plus, il est parti trop tôt. Son cœur n’a pas tenu la route. Tiens, c’est bizarre, son cœur? S’il y en a un qui sait aimer, c’est bien lui. Salut, Jean! Tu me manques.

    Texte rédigé printemps 2010