• Être mère : le mauvais rôle

    La mère a toujours le mauvais rôle auprès des enfants!

    Je suis sûr que, comme papa, vous êtes déjà rentré à la maison, convaincu que tout allait bien quand, tout à coup, le visage de votre blonde vous a signalé le contraire. Ce genre de visage qui trahit une certaine dose de malheur… Un désespoir qui cherche à se décharger sur la première personne qui passera. Et c’est vous!

    Deux choses traversent alors votre tête. Primo, est-ce moi? Et secundo, si ce n’est pas moi, est-ce que les enfants sont encore vivants? Même s’ils dorment, je vais tout de même leur donner des becs, comme d’habitude (ok, pas toujours, mais je ne le leur dis pas…), et constater qu’ils respirent tous.

    Ensuite, je vais voir ma blonde. Calme, suave et presque débonnaire. Son visage à demi fermé m’indique que ce qu’elle a à me dire ne sera pas facile à lui faire dire. J’allais devoir user de patience paternelle. J’y vais d’une première question inoffensive : « Comment vas-tu? » Elle répond sèchement. Je comprends donc que je dois aller à l’étape 2 : « Y a-t-il quelque chose qui ne va pas? » « Non », me dit-elle. Je passe à l’étape 3 : « Bon, qu’est-ce qui ne va pas? » Et là, ça part! « Pourquoi ai-je toujours le mauvais rôle? » dit-elle cette fois.

    Là, je dois vous avouer que j’ai un sentiment de déjà-vu. L’histoire du mauvais rôle revient ce soir. Ce foutu mauvais rôle. Elle continue : « Pourquoi j’ai l’impression que moi, je cours après les horaires, les leçons, le piano, les p’tites choses à faire, et que je dois en plus tout répéter mille fois? Je sens que 50% de ma journée se passe à répéter : va te brosser les dents, ramassez vos assiettes, ne laisse pas tes souliers là, donne à manger à ton chat, non on ne va pas à Cuba, non tu ne peux pas inviter un ami, il est 5h30 du MATIN.

    Je répète toujours tout. J’ai peur qu’ils ne se rappellent de moi qu’en mère impatiente. J’angoisse vraiment là-dessus. Dans la mémoire de mes enfants, je ne serai que la mère qui « gueule » tout le temps. Alors qu’avec toi… J’ai l’impression que vous êtes toujours en train de rire ou de regarder la télé. Je ne suis pas dans la même famille que vous. Je suis frustrée de voir que vous avez autant de plaisir. Si c’est moi qui m’assois devant la télé, tu vas venir me rejoindre. Par contre, si je te vois devant la télé avec les enfants, je me dis que je vais en profiter pour commencer le lavage, ou autre chose qui fera avancer les tâches de la maison. En plus, le soir entre 5 et 7 heures, je ne vois vraiment pas où tu peux trouver le temps de t’asseoir. Il y a tant de choses à faire! Pour finir, les enfants aiment me rappeler qu’avec papa ils peuvent faire cela… Au déjeuner, le matin, ils s’énervent tellement autour de la table que je perds patience. Alors qu’avec toi je n’entends jamais un mot plus haut que l’autre. Oui, j’ai vraiment l’impression d’avoir le mauvais rôle. »

    J’écoute. J’ai le goût de couper ma blonde tous les trois mots, mais j’écoute. Ai-je vraiment besoin de répliquer? Car je me sens attaqué et tout ce qu’on veut dans cette situation, c’est se défendre. Mais en ai-je vraiment besoin? Elle sait que tout n’est pas vrai. Elle sait que les garçons l’aiment. Elle sait que j’en fais autant qu’elle dans la maison. Mais arrive un moment où nos méthodes diffèrent. Je m’explique. C’est vrai que les mamans sont plus soucieuses et que les papas ont le plaisir accroché à eux. C’est toute une histoire sociologique qui est très intéressante à lire. Mais si je dis ce soir à ma femme que c’est sociologique, elle risque de me jeter ce regard qui tue. Invoquer la sociologie et l’histoire psychologique de l’éducation du mâle dans la société pourrait même paraître une fuite, à cette heure-ci.

    Alors, j’essaie juste de dire qu’il ne faut pas oublier le but de l’exercice. À savoir que nous avons le même but, le même programme, sur lequel nous nous étions entendus. Le 5 à 7 par exemple, que j’appelle le happy hour, se compose d’un certain nombre d’éléments (devoirs, piano, bain, souper, dodo), mais il n’est pas exclu d’en ajouter d’autres pour pimenter la routine, ou bien de faire les choses à un rythme différent de celui de la femme que j’aime.

    Notre but commun est de coucher les enfants à l’heure convenue. C’est vrai que je suis un peu plus baba-cool, parfois. Mais est-ce que ça confère pour autant le mauvais rôle à leur mère? Je n’en suis pas si certain. Et pour ce qui est d’avoir à répéter, eh bien, je crois que si je faisais un appel à tous, vous seriez nombreux à me dire que cette chose fait partie intégrante de la parentalité. Ils sont durs d’oreille, à cet âge. Je pense que c’est le dernier organe à se développer, quoi qu’en prétendent les médecins.

    On ne peut jamais dire une chose une seule fois – et si c’est le cas, c’est là que ça devient inquiétant. De dire « assieds-toi » douze fois de suite, de dire « touche pas à ton frère » quarante fois pendant le souper, de dire « vous êtes-vous brossé les dents? » tous les jours depuis sept ans, c’est quasi normal, un peu décourageant, mais normal. Non? Il n’y a pas de mauvais rôle. Et ce soir-là, où ma blonde s’est confiée, juste d’en reparler nous a remis sur la même track. Comme quoi, même les parents ont besoin de se répéter des choses.

    Texte rédigé automne 2009