• Je suis un papa samouraï

    Les enfants qui se lèvent tôt le matin.

    Je suis M.Myagi dans Karate Kid.
    Je garde le contrôle.

    Il est 5 heures du matin. Je dors dans mon lit neuf. Si je dis « neuf », c’est pour appuyer sur l’idée du confort d’un lit neuf. Je suis calé dans mon oreiller, collé sur ma blonde. Je ne veux pas être ailleurs. Le silence dort. Les chats ronronnent. Tout est parfait. Puis, ils apparaissent dans ma chambre sans cogner. Au début, ils ne disent rien. Ils sont là, debout à côté du lit. Ils attendent. J’attends. Ils savent très bien qu’il fallait cogner avant d’entrer. On les a avertis. Souvent! Non, mais quand même, pour des parents, un lit confortable ne sert pas seulement à dormir!!! Alors, ils sont là. Et même, les yeux fermés, je sais qu’ils sont deux. L’ambiance « cocooning » a changé, voire chuté dans ma chambre, autour de mon lit neuf, jusque-là protégé par Morphée.

    Mais nous avons tacitement décidé, ma femme et moi, de respecter l’idée qu’il est 5 heures du matin, et que la tradition veut que l’on dorme à cette heure. Alors rien. Nous ne bougeons pas, espérant que le mal passe. Il ne passe pas. Le plus jeune des deux met délicatement son doigt sur ma joue. Ce n’est pas un geste violent en soi. Mais, il déclenche en moi un sentiment indescriptiblement affreux. J’ouvre mes yeux pleins de nuit et le regarde avec un air faussement joué de : « Hein! Quoi? Qu’est-ce qu’il y a ??? » Mais, je m’en doute bien, ils veulent me demander quelque chose.

    Pourtant, la règle était claire. Si on se réveille avant 6h30, on lit dans son lit. Combien de fois avons-nous répété cela? Mais comble d’enfance entêtée, je constate qu’ils sont habillés pour aller jouer dehors (sic!). Alors là, avec ma voix matinale alcool-cigarette, même si je ne bois ni ne fume, je lui rappelle le règlement. Aussitôt, ce petit enfant mignon se transforme en monstre crachant le feu et me lance que ce n’était pas là une question. Que d’une façon ou d’une autre, il va jouer dehors, qu’il n’aurait pas mis son manteau et ses souliers pour rien. Et que… et que… et que. La crise. Je suis papa samouraï, je garde le contrôle. Et lui signale calmement que, présentement dans le Québec entier, il n’y a que deux personnes debout, et que s’ils vont dehors la police du sommeil et de l’enfance entêtée va les arrêter et les envoyer dans un bagne, en Sibérie, pour l’éternité. Et, je lui RE-dis la règle du lever. Ce, à quoi il répond d’un air tout à fait condescendant, semi-ado face à claques: « Pffft! Dans tes rêves… » Je respire. Je suis un papa samouraï.

    Je cherche dans ma tête une référence. Je trouve. Je suis M. Myagi dans Karate Kid. Je garde le contrôle. Je le regarde et je dis sur un ton de non-retour, calme, mais ferme : « TU descends dans ta chambre, TU prends un livre et TU lis jusqu’à ce que JE vienne te chercher. Et, ne t’étonne pas, ça se pourrait que ce soit juste avant ton bal de finissant. » (Je ne peux quand même pas lui faire rater son bal!) Il ose répliquer. Il ose avoir l’air surpris, comme si je venais d’inventer une règle. Il ose crier à côté de mon lit neuf. Il hurle avec une force qui va réveiller ses chats et la moitié du voisinage : « Si tu penses que je vais aller me recoucher! »

    À ce moment, j’ai les deux mains sur mon sabre mental, prêt à trancher des têtes. Il perçoit mon regard tranchant et entend mon appel final : « VA… SUR… TON… LIT! » Ce qu’ils font tous les deux. Et l’un des deux le fait en criant et en tapant sur les murs; mes murs!… Re-silence. Je me réinstalle dans mon lit neuf. Il n’est plus confortable. Je ne m’endors plus. Mon oreiller a perdu sa forme parfaite. C’est fini. Je me lève amèrement. Je suis très réveillé. Je décide d’aller dans mon bureau pour voir ce qu’il y a à l’agenda aujourd’hui : « 10h, conférence de presse, « Semaine québécoise des familles », discours de 10 minutes sur le bonheur de la paternité» Sic!

    Texte rédigé automne 2009