• Équilibre émotionnel

    Les premières théories expliquant les émotions avaient ségrégé le contrôle de la pensée et des mouvements logé dans le cerveau, alors que le contrôle des émotions était imaginé uniquement dans le corps. Il faudra attendre le 20e siècle pour que des chercheurs démontrent que le cerveau contrôle également les émotions, tout en modulant les hormones, l’homéostasie du corps, les réactions végétatives (systèmes respiratoire et cardio-vasculaire) et l’expérience émotionnelle. Cependant, la croyance populaire continue de situer le contrôle émotionnel ailleurs que dans le cerveau et ce, de manière indépendante du mental. Pourtant, la pensée, l’émotion, la cognition, la mémoire ou l’attention vont émerger des interactions entre les structures cérébrales pour influencer notre corps à ressentir ou bouger en interaction avec le milieu environnant.

    LES MÉGASTRUCTURES DU CERVEAU

    En fait, nous sommes génétiquement héritiers, comme expliqué ci-dessus, des espèces vivantes qui nous ont précédées tout au long de l’évolution phylogénétique. L’organisation fonctionnelle de notre cerveau reflète cette évolution. Les premières structures présentes étaient des ganglions sensorimoteurs, puis sont apparus la moelle épinière, le tronc cérébral et le cervelet, le système émotionnel ou limbique, le cortex et enfin le néocortex, dont la partie positionnée le plus frontalement (cortex préfrontal) est quasi uniquement présente chez les êtres humains. Ces mégastructures sont imbriquées les unes dans les autres comme autant d’interfaces qui contribuent au fonctionnement des unes et des autres. La pensée, l’émotion, la cognition, la mémoire ou l’attention vont émerger des interactions entre des milliards de neurones (cellules nerveuses) qui composent les mégastructures et structures cérébrales.

    Grossièrement, le cerveau peut se diviser en trois parties ou mégastructures. Chacune de ces mégastructures comprend des zones associées au mouvement, au senti, à la représentation du monde extérieur, etc. Ces structures sont composées de neurones qui sont interconnectés aux neurones des autres structures contrôlant les mêmes fonctions, telle que la fonction cardiaque ou les mouvements du corps. De plus, certaines composantes majeures de notre être, comme l’attention, la pensée et l’émotion, émergent de l’interconnection entre de millions de neurones et donc modulent chacune des zones impliquées. La plus ancienne des mégastructures, que l’on peut appeler le « cerveau reptilien », gère les zones de contrôle sensorimoteur rudimentaires et les mécanismes de survie physiologique, dont le système sympathique (éveil et action) et le système parasympathique (repos et réparation). Ces deux systèmes visent la mise en alerte ou la réparation du corps. Ils gèrent les différentes formes de respiration et, dans une situation de danger, ils vont favoriser une réaction de fuite ou de combat (sympathique) ou d’inhibition, voire de dépression (para-sympathique), selon les mécanismes de survie appris lors de l’enfance.

    Le « cerveau émotionnel » est directement connecté au corps et il réagit très vite aux événements qui génèrent des contraintes, du stress, du plaisir et du sens à notre vie, mais aussi du stress émotif lorsque les blessures sont activées. Le système émotionnel agit à la fois sur le corps (les sensations émotionnelles ressenties dans le corps) à travers le système neuro-hormonal (expression émotionnelle) et à travers les autres structures du système nerveux dont le cortex (expérience émotionnelle), la mémorisation, les centres de contrôle sympathique et parasympathique, etc. Pour sa part, le « cerveau cognitif » permet d’analyser les événements et de prendre du recul, il contient également les zones qui gèrent notre vie sociale. Lorsque cette structure est détruite, des comportements d’impulsivité, d’agitation, de manque de savoir vivre, etc. apparaissent. Ces deux systèmes vont influencer, via l’hypothalamus, certaines réactions immunologiques et, dans le cas d’un déséquilibre mental ou émotionnel, le système immunologique peut être perturbé, voire générer des maladies chroniques. Par exemple, une étude réalisée par Rein et ses collaborateurs a démontré un lien entre l’émotion et l’immunoglobuline salivaire A (S-IgA). Ils ont demandé à des personnes de ressentir de la colère ou de la compassion. Les chercheurs ont observé que la concentration en S-IgA diminuait sous l’effet de la colère, mais augmentait sous celui de la compassion.

    GÉRER LES ÉMOTIONS

    Il ne faudrait pas condamner l’émotion et la rationalisation, même si parfois ces deux processus nous envahissent. Physiologiquement, c’est grâce à l’apparition du système limbique que les êtres vivants peuvent ressentir et exprimer leur vécu émotionnel et qu’ils se sont libérés des comportements stéréotypés imposés par le tronc cérébral et la moelle épinière (cerveau reptilien), alors que le néocortex nous a donné la capacité de réfléchir, de trouver du sens aux événements, de lire, écrire, calculer. Cependant, les cerveaux émotionnel et cognitif doivent travailler de pair pour assurer une vie sereine, alors que souvent, l’un l’emporte sur l’autre, selon la force du Soi et celle des mécanismes du survie. Selon Duchesne, la gestion du processus émotionnel repose sur trois étapes La première est la capacité de se laisser ressentir l’émotion, sans en déduire qu’elle est dangereuse, même si elle est douloureuse. Cela implique donc la capacité de contenir l’émotion, c’est à dire de ne pas la refouler ou de ne pas la décharger. La deuxième concerne l’expression juste de ce qui est ressenti, ce qui implique une présence à son vécu corporel et émotionnel, ainsi que les mots pour exprimer ce qui est ressenti.

    La troisième étape, et c’est là l’importance des travaux réalisé par le neuroscientifique Stefan W. Porges auprès d’enfants autistes, implique un rééquilibrage de l’organisme qui a vécu un stress émotionnel. Cet équilibre à retrouver se situe au niveau du tronc cérébral, la plus ancienne partie du système nerveux. Cette partie du cerveau contient les noyaux qui contrôlent le système nerveux autonome (systèmes sympathique et para-sympathique), l’éveil, la respiration, etc. Le système nerveux social aurait comme fonction, selon Porges, la responsabilité de moduler les réactions défensives inscrites dans les noyaux du tronc cérébral et de tempérer les émotions ressenties (système limbique ou émotionnel) par une présence à soi (impliquant le cortex préfrontal). Si l’enfant vit ses émotions de manière trop intensive, l’équilibrage émotionnel est impossible et les mécanismes de survie prédominent la gestion comportementale des enfants. Les situations vécues sont ressenties comme un danger pour l’intégrité de l’être et les projections du système émotionnel qui gère la survie induit des réactions physiologiques incontrôlables. Dès lors, en cas de danger ressenti (c’est à dire qu’il n’a pas besoin d’être « réel », mais qu’il peut simplement être ressenti comme tel par la personne), les réactions de défense vont être déclenchées, via les voies nerveuses stimulant, d’une part, l’hypothalamus qui contrôle le système hormonal et, d’autre part, le tronc cérébral qui contrôle les systèmes sympathique et para-sympathique, ainsi que les systèmes respiratoire et cardiovasculaire, etc.

    De plus, il existe de nombreuses connections réciproques entre cette zone du cortex préfrontal et l’amygdale, la structure de « sortie » du système émotionnel. Si l’enfant ressent des émotions qui lui apparaissent comme dangereuse, ses réactions face à cette émotion peuvent « court-circuiter » le cortex préfrontal (réactions massives d’hyperactivité ou d’inattention) et réduire la maturation de cette zone. Situation d’autant plus probable lorsque l’enfant vit un stress émotionnel chronique, où la maturation du cerveau peut être réduite tel que cela a été démontré chez les rats (Smith 2000). Le modèle de Porges est donc intéressant, car il permet de montrer l’importance du cortex préfrontal dans la gestion de nos relations. L’aspect problématique pour un enfant qui est face à une émotion, c’est que le cortex préfrontal n’est pas encore mature. En effet, la maturation physiologique du cortex préfrontal demande 10 à 12 ans pour que les structures soient myélinisées et une vingtaine d’année pour que les fonctions soient vraiment fonctionnelle, selon les recherches de Rubia et de ses collaborateurs qui ont découvert que les zones du cortex préfrontal étaient peu actives chez les enfants TDAH et les adolescents, comparativement aux adultes (Rubia et al. 1998).

    Une des premières recherche en neurosciences a d’ailleurs étudié le cas d’un contremaître nord-américain qui suite à un accident de travail lors de la construction d’une voie de chemin de fer au Vermont a subi la perte de son cortex préfrontal. Le chirurgien qui l’a soigné suite à son accident, l’a réexaminé 20 ans plus tard et le décrit comme impulsif, incapable de maintenir son attention sur une tâche, hyperactif, agressif, etc. On peut dès lors suspecter que ces symptômes devraient être présents chez les enfants ayant un retard de maturation (voir la prochaine section sur la problématique des enfants ayant un TDAH) de cette partie du cerveau qui correspond à la partie la plus récente de notre système nerveux.

    En fait, le cortex préfrontal est impliqué dans le contrôle de l’attention et de l’impulsivité, mais aussi des systèmes cognitifs et intellectuels, des mémoires liées aux codes et aux organisations sociales, etc. Il contribue à nous permettre de mettre les choses en perspective, à prendre du recul, etc. Dès lors, la fonctionnalité de notre cortex préfrontal influence directement notre capacité à contenir notre expérience émotionnelle qui est donc dépendante de la maturation des réseaux de neurones du cortex préfrontal, mais aussi avec les autres zones interagissant avec le cortex préfrontal. Selon Porges, les habiletés relationnelles peuvent se développer, grâce à la maturation du système nerveux social. Au fil des jours et des expériences, notre autonomie émotionnelle se développe petit à petit par une meilleure présence à soi et par le renforcement de notre capacité de contenir les émotions ou l’impulsivité qui nous pousse à réagir face aux stimuli émotionnels de la vie quotidienne.

    Petit à petit, le cerveau se reconfigure en créant de nouvelles connections et les fonctions deviennent plus matures. C’est donc par le processus de maturation de la zone préfrontale de notre cerveau que nous pouvons arriver à mieux gérer les émotions ressenties, accepter les vagues émotionnelles et choisir de ne pas entrer dans nos mécanismes de défense.

    Mise à jour 15 septembre 2011


    Pour en savoir plus:

    • Adolphs R, Damasio H, Tranel D, Damasio AR. Cortical systems for the recognition of emotion in facial expressions. The journal of neuroscience 1996, 16(23):7678-7687.
    • Bradden G. Marcher entre deux mondes. Éditions Ariane, 2000.
    • Duchesne A. Protéger son intégrité. Présence. 2003, 8(2):1-2.
    • Monzée J. Problématiques éthiques de la médicalisation des humeurs des enfants. Revue internationale d’éthique sociétale et gouvernementale. 2006, vol. 8(2):76-88.
    • Paillard J. L’intégration sensori-motrice et idéo-motrice. Traité de psychologie expérimentale Tome 1, Richelle M, Requin J, Robert M eds., Presses universitaires de France, 1994, pp 925-955.
    • Rein G, Atkinson M, McGraty R. The physiological and psychological effects of compassion and anger. Journal of advancement in medicine, 1995, 8(2):87-103. Ces recherches ont été citées par Bradden (2000); les résultats semblent plausibles, mais les références ne sont pas exactes et je n’ai pas encore trouvé l’article original.
    • Rubia K, Overmeyer S, Taylor E, et al. Hypofrontality in Attention Deficit Hyperactivity Disorder (ADHD) During Higher Order Motor Control: a Study with fMRI. INABIS ’98 – 5th Internet World Congress on Biomedical Sciences at McMaster University, Canada, Dec 7-16th. 1998.
    • Servant-Schreiber D. Guérir : le stress, l’anxiété et la dépression sans médicaments ni psychanalyse. France, Éditions Robert Laffont, 2003.
    • Smith, SFN Brain Briefings, 2000.