• La paternité : a-t-on établi de nouveaux dogmes?

    1960 dans un hôpital régional quelconque. 

    Jean-Paul écrase un mégot de plus dans le cendrier qui est son unique compagnon depuis qu’on a annoncé à Marcel que sa femme se portait bien et qu’il pouvait venir voir son fils à travers la fenêtre de la pouponnière. Il regarde les doubles portes qui donnent sur un long corridor qui le sépare de sa douce compagne qui souffre seule, pour mettre au monde leur premier enfant.

    Il a bien tenté de les franchir ces portes pour « aller aux nouvelles », parce qu’il avait bien compris qu’il ne fallait même pas espérer avoir l’occasion de négocier une petite visite auprès de sa femme pour s’assurer que tout va bien, lui donner un baiser sur le front ou lui tenir la main! Il a tout de même réussi à se rendre au poste des infirmières, le brave! Mais le regard courroucé de l’infirmière-chef qui l’a reconduit avec un agacement mêlé de dégoût pour « ces-hommes-qui-s’inquiètent-pour-rien-et-se-conduisent-comme-des-gamins », l’avait convaincu d’attendre sagement dans la petite salle réservée aux futurs papas. Il y avait 15 heures que sa femme avait été avalée par les portes mystérieuses et que la seule information qui lui parvenait sporadiquement se résumait à : « Tout va bien monsieur, tout va bien… ».    Il a même pleuré un moment… Il aurait tellement voulu être auprès de sa douce Simone pour pouvoir contempler le fruit de leur amour dès ses premières secondes et noyer son regard dans celui cet enfant tant désiré!

    Quand il y pense, il se sent fier, il se sent homme! Il a l’impression d’avoir accompli un exploit et pourtant il a fait si peu comparativement à sa femme qui le porte dans son ventre depuis plus de 9 mois et qui travaille maintenant depuis des heures pour le mettre au monde!   Il lui arrive aussi de s’inquiéter, de douter : Est-ce qu’il saura donner à cet enfant ce qu’il n’a pas reçu de son père si distant? Est-ce qu’il arrivera à toujours nourrir et loger sa petite famille? Est-ce qu’ils réussiront à s’aimer, Simone et lui, malgré toutes les difficultés ou bien ils finiront par se haïr comme Denis et Paulette qui ne peuvent se voir sans s’accuser l’un l’autre de tous les maux du monde? Et là, maintenant, s’il lui arrivait quelque chose à Simone ? Qu’est-ce qu’il ferait de ce bébé qui a besoin d’une maman ?

    Mais la joie de fonder une famille revient et c’est plein d’espoir qu’il attend la bonne nouvelle : « M. Simard, vous avez une magnifique petite fille et votre femme se porte bien! ».   Et les larmes encore… Mais là, dans cette salle qui a été témoin de tous ses tourments, il s’en fout d’avoir l’air d’un gamin! Il est un homme! Il a une famille !!!

    Quelques décennies plus tard, dans le bureau d’une accompagnante à la naissance

    Karine rayonne de bonheur : elle a enfin trouvé la personne qui l’accompagnera pour la naissance de son 2e enfant. Elle s’informe depuis des mois, lisant tout ce qu’elle peut trouver pour se préparer à accoucher naturellement puisqu’à son premier enfant, elle avait eu une césarienne. Elle est convaincue que tout aurait pu se passer autrement. Toutes ses énergies sont concentrées sur cette expérience qu’elle s’apprête à vivre à nouveau, différemment. Elle ne pense qu’à ça, ne parle que de ça. Et Stéphane, son conjoint, supporte avec patience son obsession. Mais il commence à en avoir marre… Il y croit, il veut la soutenir, mais il n’en peut plus d’en entendre parler!   Et dès qu’on lui ouvre la porte, il déballe son sac :

    « Pour être honnête, je suis tellement tanné, que si elle me disait qu’elle ne veut pas que je sois là, j’avoue que ça ferait bien mon affaire… ».   Puis, un peu plus tard : « Ça a été tellement difficile pour la naissance de Florence, que ça me stresse vraiment cette histoire-là! »

    Aujourd’hui, un tel discours soulève facilement l’indignation et le jugement chez les femmes et les bien-pensants!   Mais réfléchissons bien : sommes-nous en train de créer un autre dogme? Sommes-nous passés de l’interdiction formelle pour tout homme d’accompagner sa femme dans cette étape de vie importante à l’obligation incontestable d’être présent sous peine de passer pour un sale égoïste ?   Après tout, accoucher a été depuis la nuit des temps, un événement qui rassemblait les femmes et où très peu d’hommes étaient invités…

    Et s’il n’y avait pas de modèle, pas de dogme? Et si on prenait le temps de demander aux hommes et aux femmes ce qu’ils ont envie de vivre? D’autant plus que les hormones sécrétées lors de périodes de stress étant « contagieuses » et néfastes pour le travail d’une femme, nous avons tout intérêt à ce que les hommes présents soient conscients de leurs désirs, de leurs peurs et de leurs besoins.

    Après avoir versé quelques larmes, et après que sa femme lui ai dit qu’elle ne souhaitait pas qu’il soit présent s’il doutait et s’inquiétait, Stéphane a senti renaître en lui le désir d’être présent pour cette naissance. Mais à sa façon…

    Quand le travail de Karine s’est mis en route, il a passé beaucoup de temps auprès d’elle. Au moment où il a commencé à douter, elle lui a dit avec humour : « Chéri, t’aurais pas besoin d’un café ? ».   L’accompagnante a pris le relais et lorsqu’il est revenu, le travail avait suffisamment progressé pour lui redonner confiance. Et alors que Gabriel avait tout juste la tête à l’extérieur du ventre qui l’avait façonné, leurs regards se sont croisés. C’est à ce moment précis qu’il a fondu pour ce petit garçon qui le tenait déjà par le cœur!   Sans ne l’avoir jamais avoué, il n’était pas convaincu qu’il pourrait l’aimer autant que les deux autres amours de sa vie…   Mais il venait de vivre l’expérience de sentir son cœur s’agrandir d’un grand coup d’amour!

    Manifester son amour autrement…

    Qu’on se le dise bien honnêtement : l’attachement n’est pas toujours aussi magique et instantané, loin de là! Mais on sait depuis quelques décennies à peine, que plus le père s’implique dans les soins au bébé durant ses premiers jours de vie, plus l’attachement sera facilité. Les pères qui s’arrêtent à plonger leur regard dans celui de leur enfant et qui prennent plaisir à le prendre peau à peau, apprennent graduellement à se faire confiance et à rassurer leur bébé à leur façon. Mais a-ton besoin d’en faire un nouveau dogme? Il existe de bons pères qui n’ont pas d’intérêt pour cette période et qui développeront des liens significatifs lorsque l’enfant communiquera plus aisément.

    L’important est d’ouvrir la communication dans le couple, d’accueillir ce qui est vécu de part et d’autre, tant les attentes et les hésitations que les déceptions. Parce que jouer le rôle du bon père ne sera jamais aussi bénéfique que de découvrir et développer à son rythme, sa propre couleur de papa!