• L’attachement fusionnel : laissons place à papa!

    Bonjour,

    Nous sommes une famille composée de 2 adultes et d’une fille de 6 ans et demi…

    Voici mon problème: ma fille semble faire un oedipe inversé: elle rejette son père, lui dit souvent je t’aime moins que maman et ce malgré tous les efforts de celui-ci, les activités, les moments à deux. Le temps a passé et rien n’a changé…

    Ma fille est fusionnelle avec moi et nous ne savons plus trop comment intervenir…

    Dois-je m’inquiéter? Comment éviter le désengagement du papa?

    Merci à l’avance

    Mélanie


    Bonjour Mélanie!

    Vous mentionnez craindre une Œdipe inversé de la part de votre fille de 6 ans et demi, et ce, parce qu’elle semble mettre son papa à l’écart et vouloir conserver le lien «fusionnel» que vous détenez toutes les deux.

    Tout d’abord, il est important de savoir que le concept du complexe d’Œdipe appartient à l’approche dite psychanalytique ou psychodynamique et fait référence à la théorie psychosexuelle de Freud qui explique qu’à un certain stade de son développement, l’enfant ressentira une attirance pour le parent du sexe opposé et rejettera donc celui du même sexe.  Toutefois, le complexe d’Œdipe apparaît normalement durant la phase phallique de l’enfant, soit entre 3 et 6 ans, et vous avez mentionné plus haut que votre fille est âgée de 6 ans et demi, ce qui concorderait beaucoup plus avec la résolution de ce stade qui se termine par une identification au parent du même sexe, en l’occurrence vous.  Par contre, le concept du complexe d’Œdipe reste de nos jours bien controversé et remis en question, c’est pourquoi je m’attarderai plutôt au lien d’attachement qui vous uni à votre fille et que vous catégorisez de «fusionnel», un lien qui semble apporter quelques difficultés à la relation père-fille.

    Dans votre question, j’ai relevé quelques éléments qui m’ont semblé pertinents de retenir et de questionner.  De prime abord, vous dites que votre fille est «fusionnelle» avec vous.  Qu’entendez-vous exactement par «fusionnelle»?  S’agit-il d’une enfant qui préfère votre présence à celle de son père pendant les différentes routines de la journée telles que les jeux, le bain ou le dodo?  Ou bien s’agit-il d’une enfant qui ne fait qu’un avec vous, qui a des problématiques de socialisation et qui ressent une forte anxiété lorsque séparée de vous?  Vous dites également qu’elle rejette son père.  Qu’en est-il de ce rejet?  Refuse-t-elle catégoriquement toute tentative d’interaction sociale et affective venant de son père?  Accepte-t-elle parfois de participer à des activités avec votre conjoint ou bien est-ce une aversion constante et présente dans toutes les situations du quotidien?  Enfin, est-ce que la relation entre votre fille et son père a toujours été parsemée d’embûches ou bien est-ce un événement récent qui a déclenché cette situation?

    Votre fille entre présentement dans un stade de développement bien connu sous le nom «d’âge de raison».  En fait, cette période est nommée ainsi puisqu’à partir d’environ 6 ans jusqu’au début de l’adolescence, soit aux alentours de 11-12 ans, les enfants vont vivre de grandes modifications au niveau physique certes, mais surtout au niveau cognitif et affectif.  En fait, leur façon de penser et de percevoir leur environnement social se fait désormais de manière concrète et réaliste, c’est-à-dire qu’ils sont capables de considérer plusieurs aspects d’une situation (Papalia, Olds, Feldman, 2010), d’apporter une attention plus soutenue de l’information à laquelle ils sont exposés, de planifier, d’organiser et de mémoriser davantage.  Ces nouvelles stratégies de raisonnement cognitif influent, de ce fait, grandement au niveau du langage et de la communication, les enfants étant maintenant en mesure de mieux saisir le sens des règles et des consignes, tout comme les valeurs morales et sociales.  C’est pourquoi la cohésion parentale et l’attitude des parents à leur égard vont considérablement influencer leur développement, ainsi que leurs réactions comportementales, sociales et affectives.

    Donc, lorsque vous me demandez si vous devez vous inquiéter du lien d’attachement «fusionnel» qui existe entre votre fille et vous, qui entrave la relation père-fille et qui semble créer un sentiment de rejet chez le papa, je vous répondrai ceci : ça dépend En fait, dans le processus d’individuation de l’enfant (devenir un individu à part entière) il y a normalement une identification à un modèle social, un parent ou un pair.  Dans le cas qui nous occupe, il semblerait que le fort attachement que votre fille vous accorde fait en sorte qu’elle s’identifie majoritairement à vous, ce qui, à première vue, me semble typique d’une jeune fille de son âge.  Mon inquiétude se trouve au niveau de ses habiletés et de ses capacités à entrer en communication avec son environnement social.  Je m’explique. Si ce lien «fusionnel» entrave grandement ses capacités d’adaptation, que ça l’empêche d’entrer en relation avec d’autres enfants de son âge, de socialiser et de s’extérioriser, ou encore qu’elle démontre une anxiété importante  lorsqu’elle ne se trouve pas à vos côtés, alors oui il faudrait, à ce moment, intervenir et rechercher l’aide d’un professionnel.

    Pour ce qui est de la relation père-fille,  les études démontrent de plus en plus que les interactions des pères avec leurs enfants se développent naturellement par…le jeu!  En fait, les hommes étant majoritairement plus centrés sur l’action, il semblerait que le lien d’attachement et l’implication du père dans la relation parent-enfant seraient favorisés par les activités ludiques et motrices.  Suivant cette avenue, je vous conseillerais donc, de poursuivre les interventions actuelles, soit de maintenir les moments de jeu entre votre fille et son père, leur permettre de passer du temps de qualité ensemble en pratiquant des sports, des randonnées à l’extérieur, de la pêche, bref tout ce qui constitue des activités qui permettent d’accroître les échanges positifs et valorisants entre les deux.  Qui plus est, ne forcez pas trop la note, allez-y graduellement.  Cela aura pour effet de maintenir une relation de qualité avec son papa, et du même fait, d’éviter de créer des tensions émotives néfastes pouvant amener un désengagement de la relation.

    Enfin, voici donc quelques pistes d’intervention pouvant vous être utiles pour, en premier lieu, aider au processus d’individuation de votre fille et en second lieu, favoriser une bonne relation père-fille et ainsi éviter les conflits familiaux et le désengagement du papa :

    • Accompagner son enfant dans le processus d’individuation
    1. Travaillez à développer une saine estime de soi : Donnez-lui l’occasion de faire des choix, d’exprimer ses opinions sur divers sujets. Discutez ensemble de scénarios de films, de livres qu’elle a lus, demandez-lui ce qu’elle aimerait ajouter sur la liste d’épicerie pour ses lunchs à l’école, bref permettez lui de verbaliser sur tout et sur rien!
    2. Travaillez à développer un sentiment de compétence : Donnez-lui l’occasion de réaliser qu’elle est en mesure d’accomplir ce qu’elle désire. Faites-la participer activement aux tâches de la maison, à la préparation des repas, donnez-lui diverses responsabilités au quotidien telles que nourrir le chien, arroser les plantes, etc.
    3. Favoriser le contrôle et l’autorégulation des émotions : Amenez votre fille à verbaliser ses émotions de manière acceptable, faites-lui prendre de plus en plus conscience des situations ou des événements qui peuvent la mettre en colère, lui causer de la peine ou encore de la joie. Apprenez-lui des techniques de gestion de émotions, telles que la respiration, et écouter de la musique, mais surtout aidez-la à reconnaître les signes annonçant une crise de colère ou de frustration, le tout à l’aide de comportements prosociaux, par exemple se retirer de la pièce lorsque la colère est trop présente.
    • Favoriser la relation père-fille
    1. Permettez à votre conjoint de s’impliquer dans les routines quotidiennes auprès de votre fille, soit les repas, le bain, le dodo, etc.
    2. Optez pour une cohésion parentale, c’est-à-dire discutez ensemble des consignes et des règles à établir dans la maison de manière à assurer une cohérence et une rigueur en ce qui concerne l’autorité parentale. De plus, choisissez vos batailles, n’intervenez pas sur tout!  Communiquez et expliquez davantage à votre fille le pourquoi de la conséquence au lieu d’opter pour une approche plus restrictive et fermée.
    3. Tel que mentionnée plus haut, favorisez les moments de jeu entre votre fille et votre conjoint, organisez des activités sportives père-fille ou tout simplement des activités de bricolage en dyade avec son papa! L’important c’est qu’elle passe des moments de qualité avec lui qui valoriseront le lien d’attachement et qui permettront de développer, petit à petit, une relation de confiance! N’oubliez pas, allez-y graduellement, par périodes de 30 minutes à la fois et n’hésitez pas à revenir sur l’activité avec elle en faisant ressortir les points forts!

    Espérant que ces explications vous apporteront l’aide et les outils dont vous aviez besoin pour répondre à vos difficultés.

    Bon travail!