• Hommage à Mémé

    Hommage aux grands-parents

    Salut Mémé !

    Comme à l’habitude, Mémé graissait sa poêle de fonte avec de la margarine jaune. Elle en avait acheté une bonne quantité lors d’une habituelle course au rabais, à Plattsburgh dans l’état de New York. Steak, oignons et patates. Simple mais très réconfortant. Pour le jeune homme de 20 ans de la Rive-sud que j’étais, ce repas allait avoir des vertus thérapeutiques. Pépé me regardait boire la bière qu’il m’avait offerte après que nous ayons terminé notre 100e changement d’huile ensemble sur une de mes « minounes ». Bien qu’à la retraite depuis fort longtemps, Pépé n’avait pourtant jamais vraiment arrêté de travailler. Il était l’une des dernières personnes que je connaissais à pousser la garnotte hors de son « drive-way » à l’aide d’un bon jet d’eau. Il avait le don de s’approprier les problèmes des autres et d’y trouver des solutions. Pépé avait aussi un côté contemporain. Bien qu’il y avait un lave-vaisselle neuf dans la cuisine, c’est lui qui allait faire la vaisselle. Avec le recul, je pense que cela le relaxait mais aussi que c’était sa façon de remercier Mémé pour le repas. Il comblait également ce besoin insatiable d’aider les autres, ce qui le caractérisait si bien. Pendant que je dégustais le magnifique morceau de viande, je sentais l’air rafraichir mon tour d’oreille. C’est que Mémé avait aussi pris soin de me faire les cheveux. Pour m’assurer que je partirais des lieux en arrimant la fraîcheur de mon nouveau look à un meilleur équilibre mental, je passais en revue les sujets importants des dernières semaines sous les regards attentifs de mes grands-parents. Travail, école, parents, amour et amis. Peu importe le sujet, jamais un problème d’estime, un stress ou une peine n’allaient subsister en leur présence. J’étais leur petit-fils et j’avais leur support total.

    Je me souviens de mes interminables remises en question à propos de mon travail d’étudiant et de mon orientation scolaire. Je voulais toujours tout changer. Plus souvent qu’à mon tour, dans ma relation avec les autres, je voulais me convaincre que mes réactions, mes décisions et mes comportements étaient les meilleurs. Toutefois, lorsque j’étais avec eux et que je m’égarais dans un argumentaire mal avisé ou si j’adoptais une position douteuse, je me faisais reprendre, mais avec des gants de velours. Pour des gens qui venaient d’une époque où la fessée était coutume, l’origine de leur savoir-être m’est longtemps demeurée inconnue. Ils maîtrisaient l’écoute et savaient doser leurs interventions. Combien de fois j’ai entendu : « Je ne suis pas à ta place, mais as-tu pensé à … ». Le tout avec un calme à la fois flegmatique et affectueux. Aujourd’hui, lors de nos discussions courantes, mon père et moi-même avec mes garçons, nous ramenons instinctivement ce type de réflexion nuancée pour mieux avancer. Cela nous fait du bien à tout coup. Les pommes ne tombent jamais loin de l’arbre…

    Ayant moi-même assimilé cet enseignement, je rendais finalement la pareille à mon auditoire. J’écoutais Pépé le mécano qui me racontait avoir aidé la sœur de ma mère pour des questions d’automobile. Je prêtais l’oreille à Mémé la correspondante, qui avait envoyé une carte de félicitations à un couple d’amis qui venait de vivre l’arrivée de leur dernier enfant. Mais rapidement, les vieux tassaient leur propre histoire pour revenir à la mienne, comme si la jeunesse avait préséance pour s’exprimer. 

    À l’époque, j’étais un jeune guitariste et chanteur. Je répondais donc à Mémé qui me demandait comment allait mes projets musicaux. Elle avait toujours cultivé un grand intérêt pour les artistes et l’art. D’ailleurs, c’est elle qui m’a appris ma première chanson devant un feu de camp, quelque part dans un camping des Cantons-de-l’Est. Or, ce n’était pas nécessairement une grande théoricienne. Combien de fois ai-je lu l’Écho Vedette qui traînait non loin de la salle de bain ? Néanmoins, dans la soixantaine, elle avait décidé d’apprendre à jouer de l’orgue. Et elle avait réussi ! Pépé lui, plus technicien que musicien, patentait la stéréo pour que Mémé puisse s’enregistrer. Il était encore-là pour soutenir.

    Et ce soutien, j’en ai bénéficié dès mes débuts avec mon groupe Benwela.

    Du Festival des Traditions du Monde de Sherbrooke jusqu’au Festival de la chanson de Granby, Pépé et Mémé étaient présents. Présents comme lorsque je jouais au hockey et qu’ils se déplaçaient pour venir voir mes exploits d’hockeyeur. À cette époque d’effervescence musicale, j’ai délaissé mes grands-parents. J’étais trop excité de rencontrer les Laurence Jalbert, Pierre Flynn, Gilles Vigneault et France D’Amours de ce monde, ou encore trop survolté à l’idée de voyager au Yukon, en Belgique, en Louisiane ou à L’Anse-St-Jean. Revenir saluer mes vieux le temps d’un changement d’huile, d’un repas ou d’une coupe de cheveux passait au second plan.

    Puis, j’ai rencontré une fille. Je suis finalement revenu à une vie plus rangée. Je me suis marié. Les enfants sont arrivés dans nos vies et le temps s’est mis à rouler à cent milles à l’heure pendant 10 ans. Par chance, les petits ont eu droit à la même attention de Pépé et Mémé. Ils ont pu vivre quelque chose de précieux. Le désir de connaître, d’apprendre, de partager.

    En 2014, l’irremplaçable Pépé nous a quitté calmement. Mémé, elle, est toujours-là. Elle est sourde. Elle n’entend plus très bien la musique. Difficile de lui parler au téléphone. Mais fidèle à son habitude, Mémé s’est approprié sa tablette. Elle est sur Facebook et Messenger. Rien ne pourra jamais l’empêcher d’avancer. Aujourd’hui en 2020, à 92 ans, confinée à cause d’un virus, Mémé aurait le goût de nous voir pour de vrai. Comme la plupart de ces personnes qui ont l’expérience d’une vie, ainsi que des valeurs et un cœur qui viennent d’une époque en apparence si lointaine, elle voudrait nous aider, elle voudrait faire sa part. Aujourd’hui, comme tous les autres jours, nous disons merci à nos infirmières, à nos médecins, aux bénévoles, à ceux qui suivent les consignes, au pères, aux mères à la maison. Mais avant qu’il ne soit trop tard, je te dis : MERCI MÉMÉ !

    Quand mes genoux fléchissent et que je me sens triste, je pense à toi et à Pépé.  Vous m’avez fait comprendre que je pouvais moi aussi offrir à mes enfants, les bienfaits de l’amour inconditionnel.

     

    J’aimerais remercier Félix Arguin pour sa contribution.